Seignelay, son histoire

Seignelay, son histoire

Le Trésor du Château de Seignelay, par H. Forestier

  

LE TRESOR DU CHATEAU DE SEIGNELAY

 

UN CAS DE SUGGESTION COLLECTIVE (1780)

 

Par M. H. FORESTIER, Archiviste de l'Yonne

            Quelles ruines n'ont pas eu leur fantôme ou leur trésor ? Le château de Seignelay, avec le mystère de ses caveaux, de ses passages souterrains – dont une petite partie est encore accessible – devait, lui aussi enflammer les imaginations. Enfant nous l'avons éprouvé, alors que survivaient encore queques échos, d'une lointaine tradition.

            Cette impression ne devait-elle pas être plus forte encore sur les esprits, à la fin du XVIIIème  siècle, à une époque où le château se dressait toujours intact, témoin d'un long passé. L'histoire de Seignelay, si riche déjà par elle-même, la légende ne l'enrichissait-elle pas encore ? Quels souvenirs gardait-on des anciens seigneurs, d'un Philippe, d'un Charles de Savoisy ? Leur histoire n'autorisait-elle pas toutes les légendes ? Philippe, qu'acquiert la terre et le château en 1373, est le favori de Charles V. Le roi déclara un jour, avoir considération et tous ses services,« en affection de se monstrer favourables et enclins à lui en choses qui peuvent regarder l'onneur et avancement de lui et des siens ».

            Capitaine du château de Melun, Philippe à la garde du trésor royal. On l'accusera même d'avoir été un dépositaire infidèle.

            Quant à son fils – restaurateur du château au début du XVème siècle – quelle figure romanesque que celle de, « ce beau Charles de Savoisy, roi des élégances des tournois et des cœurs, favori de la reine Isabeau et du duc d'Orléans », dont la vie aventureuse a laissé tant de souvenirs : souvenirs d'une bravoure que Christine de Pisan a chantée renom aussi d'une fabuleuse recherche.

            Savoisy possédait à Paris, rue du Petit Marivaux, un hôtel princier. Ses contemporains en purent égaler la magnificence à celles des demeures royales. Il se recommandait aux yeux par la beauté des galeries construites sur les murs de l'ancien Paris, galeries que décoraient de nombreuses peintures.

            Mais un souvenir plus vivace encore est celui du butin que Savoisy aurait récolté sur mer, car le hasard a fait de ce Bourguignon un marin et un heureux corsaire. Condamner et disgracié à la suite de son fameux procès avec l'Université de Paris, en 1404, messire Charles ,« prist sa finance et s'en alla à Marcellez au roy Loys et là, en 40 jours, fist faire deux gallées, et le roi Loys lui bailla des gens de sa terre et ses clippe en mer ». Une tradition assez constante veut que Savoisy ait commencé par poursuivre les navires sarrasins qui infestaient alors la méditerranée. Il aurait acquis de la sorte des richesses considérables et fait

de nombreux prisonniers, qu'il aurait, à son retour, employés à reconstruire le château de Seignelay. Courtépée semble avoir exagéré en parlant de « courses sur les côtes d'Afrique » et la chronique normande rétablit sans doute les choses sous leur vrai jour en disant de Savoisy et de son équipage : « et d'aventure trouvèrent navire de Sarrasins : si en ourent victoire et guennerent très grant avoir ».

Mais ce qui est un fait historique ce sont deux croisières accomplies par Savoisy le long des côtes anglaises, d'août à octobre 1405 et de juin à septembre 1406, avec le concours du capitaine espagnol Pera Ninô. Il n'est pas douteux, non plus, que ces deux croisières n'aient eu pour but et pour résultat de nombreux pillages et un butin considérable.

On imagine facilement que de telles aventures amplifiées et déformées au cours des âges aient pu donner lieu à la légende d'un trésor. Quel qu'en soit le point de départ, cette légende existe et il nous a paru curieux d'établir – à l'aide d'un document authentique - à quel point elle s'était enracinée, fortifiée et quel crédit on lui accordait puisqu'il suffit des affirmations d'un enfant de onze ans pour émouvoir toute la population de Seignelay, officiers de justice en tête, donner lieu à des calomnies, querelles, polémiques suivies d'enquêtes et faire exécuter des fouilles importantes.

Pas de trésor, sans doute, mais un cas de suggestion collective, certes. Qu'on en juge d'après l'enquête acharnée qui fut poursuivie en février – mars 1780 et dont nous analysons ci-dessous les divers procès-verbaux.

En 1780, de nombreux ouvriers sont employés à des travaux de démolition qui permettront un aménagement plus moderne du château. Le sieur Joseph Butay a été proposé à la direction de ces travaux par le duc de Montmorency.

Au mois de février, le bruit se répand à Seignelay et dans tous les environs qu'un trésor aurait été découvert dans un souterrain et en partie enlevé.

Le procureur fiscal Bourasset est troublé par la persistance de cette rumeur et sur requête, le lundi 7 février, Jacque-Philippe Berault, bailli du bailliage et marquisat – prairie de Seignelay convoque par devant lui le jeune Henri Noblet, qui serait l'auteur de la découverte et le sieur Butay qui en aurait profité. 

 

Procès-verbal du 7 février

 

            Henri Noblet, fils d'Etienne, maréchal à Seignelay, est âgé de onze ans. Il raconte qu'un dimanche (on saura plus tard que c'était le dimanche 12 décembre précédent) étant à jouer avec d'autres enfants, il était monté sur les décombres et aurait aperçu un trou dans lequel il eut envie d'entrer. Le sieur Butay serait venu à lui en ce moment et l'aurait suivi, après lui avoir procuré une chandelle. Rampant sur le ventre, ils seraient parvenus à un caveau où l'enfant seul pouvait tenir debout. C'est alors qu'il aurait aperçu au pied d'une grille en fer plusieurs pièces. Il en compte 48. Il ne peut dire si elles étaient jaunes ou blanches, parce qu'elles se trouvaient « verries ».elles étaient larges comme des « dardennes » et plus lourdes qu'un louis. Il y avait d'un côté deux chiens et de l'autre un serpent.

            Le sieur Butay ayant demandé à les voir, lui dit qu'après les avoir regardées : « ça vaut tout au plus douze sols, ce sont des jetons, c'est bon pour jouer aux cartes, je les garderai ».

            En outre Henri Noblet déclare avoir vu derrière la grille au pied de laquelle il avait trouvé les pièces, trois petites tonnes de pierre faîtes comme des fonds de baptême. Deux d'entre elles étaient pleines de pièces, il s'en fallait d'une bonne corbeillée que la troisième le fut. Il a vu encore un coffre en bois dont le couvercle était pourri et qui contenait des cuillers « longues comme le bras » des plats et pots à eau de même couleur que des cuillers d'étain.

            A la demande des officiers de justice, Henri Noblet désigne l'endroit où l'on doit faire les fouilles. Sur son indication les ouvriers écartent les décombres auprès « du mur qui supportoit l'escallier servant de communication de la cour du château à la platte forme appelée parterre ». On découvre alors « une petite voûte en arc rampant régnant sous l'emmarchement de l'escallier de largeur de deux pieds six poulces, et de hauteur d'un pied dix poulces, le long du mur contre lequel elle est en bandée »

            Sommé d'entrer sous la voûte, et de se rendre au caveau, l'enfant bien qu'accompagné d'Etienne, son frère aîné, revient au bout d'un instant. Il n'a pas osé aller plus avant.

            On demande alors des volontaires. Trois ouvriers, Martial Bey, André et Nicolas Cire s'engagent sous la voûte, munis d'une chandelle et d'une lanterne, après s'être dépouillés de leurs habits. Ils sortent au bout d'un quart d'heure, on visite leurs poches et ils déclarent qu'ayant pénétré jusqu'à cinq toises environ, sans avoir aperçu à droite ni à gauche aucune ouverture, la voûte est devenue si étroite qu'ils n'ont pu avancer davantage et qu'ils doutent que le plus petit enfant ait pu passer.

            Sur ce on scelle l'ouverture de la voûte, et il est ordonné que sur un espace de six à sept toises la voûte sera débarrassée des décombres qui la recouvrent.

 

Procès-verbal du 10 février

 

            Les scellés sont retrouvés intacts. Henry Noblet maintient que « c'est là qu'il est entré et que c'est au bout de cette voûte qu'il a trouvé le caveau ». La voûte est défoncée à six toises de l'entrée. Elle se trouve n'avoir « en remontant du coté de l'entrée qu'un pied huit poulces de large sur quatorze poulces de hauteur, et de l'autre coté, les mêmes dimensions qu'à l'entrée, c'est à dire de deux pieds et demi de large sur un pied dix poulces de hauteur.».

            Martial Bey, Jacques Cire et Etienne Noblet, frère d'Henry, pénètrent sous la voûte en rampant sur le ventre et y restant une demi-heure. Ils n'ont vu ni caveau, ni ouverture, mais la fatigue et le défaut d'air les a empêchés de parvenir jusqu'au fond.

            L'ouverture est scellée. Les recherches seront poursuivies. 

 

Procès-verbal du 12 février

 

            Six nouvelles ouvertures sont faites, la voûte est démolie dans toute sa longueur sans résultat « et la dite démolition faite, avons constaté que la dite voûte regnoit en son entier sous l'emmarchement de l'escallier, qu'elle n'aboutit à aucun caveau, mais vient se terminer, au niveau du parterre et qu'il n'y a aucune partye de la dite voûte, aucune ouverture qui puisse donner [accès] à d'autre sous terrain ».

            Le procureur fiscal conclut que le « prétendu trézor » n'existe pas. Cependant le public, paraissant encore persuadé de l'existence du trésor au point qu' « il a été là-dessus donné des mémoires par lesquels le sieur Trocquet, entrepreneur de la Manufacture de Seignelay, les nommés Graveau, dit la Bonté et Jacques Noblet, dit Beauséjour, sont dits être certains de cette existence », on décide de poursuivre l'enquête.

 

Procès-verbal du 17 février

 

            Déclaration du sieur François-Anne Trocquet, entrepreneur de la Manufacture : Il a ouï dire par Etienne Noblet père que par son fils aîné, qu'on avait trouvé « dans un caveau du château de Seignelay à double voûte étant dans le souterrain, un trésor considérable ». Le 7 du présent mois sur les 4 à 5 heures du soir, le jeune Henry Noblet, se trouvant dans la rue Gastellot, vis-à-vis de la manufacture avec deux ou trois petits garçons de son âge, il aurait répondu à des passants qui le questionnait, qu'on n'avait garde de trouver le caveau du trésor, puisqu'on ne voulait pas chercher du coté qu'il avait indiqué, que partie des ouvriers qui travaillaient aux démolitions « l'acharnissoient en le traitant de menteur et d'imposteur ».

            A ce moment une ouvrière de la manufacture ayant appelé l'enfant, le sieur Trocquet a pu l'interroger lui-même. Son récit concorde dans l'ensemble avec celui qui a été consigné dans le procès-verbal du 7 février. On y trouve, en outre, les détails suivants : Henry Noblet est entré d'abord « dans le premier caveau » avec le fils de Mignard joueur de violon, que Butay survenant a renvoyé. Butay, en sa compagnie, a agrandi avec une pelle à feu le trou qui conduisait « au second caveau » où l'enfant est entré le premier avec l'aide de Butay, qui l'avait suivi de près.

            Ce caveau était au-dessous d'une autre voûte, il était grand comme une chambre, bien voûté et carrelé de pierres de grès. Au bout du caveau, il y avait une grille de fer qui renfermait le trésor avec une serrure et sa clef. Même description du trésor que ci-dessus.

            Butay tente vainement de faire tourner la clef. Il la prend et la porte chez le sieur Noblet, serrurier-maréchal, grand oncle de l'enfant, pour la faire dérouiller. Nouvel essai, la clef casse. C'est alors que Butay passant son couteau à travers la grille fait tomber de la tonne la plus voisine (« celle où il en manquait environ un boisseau ») les 48 pièces dont il a été question ci-dessus.

            Deux jours après, Henry Noblet ayant voulu retourner au caveau, il n'y retrouva pas la grille de fer. Les tonnes de pierre étaient renversées et le coffre brisé. Il en avait attrapé un pied avec lequel il avait joué jusque dans la cour du château. En outre, le jour du mardi-gras, Etienne Noblet père a déclaré en déposant qu'il avait dû faire sortir ses deux enfants du trou parce que « certains qui-dam » les avait menacés de les y faire murer, s'ils n'en sortaient sur le champ.

            Enfin le plus jeune Henry Noblet lui dit que le « caveau du trésor était entre la tour carrée et la tour ronde la plus proche au coin de l'escallier qui descendait dans le parterre ». 

 

            Déclaration d'Henry Noblet : il y a de nombreuses contradictions entre cette déclaration et la précédente, notamment en ce qui concerne la visite au caveau deux jours après la découverte du trésor. L'enfant avoue n'avoir pas été cette fois là jusqu'au caveau et par conséquent n'avoir pu constater si les tonnes en pierre étaient renversées ni avoir pu apporter un pied du coffre.

            Mais il faut observer qu'il parle en présence de Butay comme toutes les fois où il a déposé devant la justice. La conservation rapportée par Trocquet a eu lieu, au contraire, en particulier, ou tout du moins hors de la présence de Butay.

            Là est le mystère : Butay a-t-il intérêt à  intimider l'enfant, ou l'enfant n'ose-t-il pas répéter devant lui ce qu'il sait être les mensonges et les calomnies ?

            Observons encore qu'Henry Noblet ayant été invité à signer sa déclaration, son père s'interpose, disant « qu'il alloit encore à l'écolle et n'a jamais signé ».

 

            Déclaration de Jacques Noblet, dit Beauséjour, maréchal à Seignelay : le témoin répond à la question posée qu'il n'a pas connaissance que le dimanche 12 décembre, pendant les vêpres de la paroisse ou autre jour, ni dans autre moment le sieur Butay ait été chez le sieur Antoine Noblet, son oncle, où il demeure, faire dérouiller une grosse clef.

 

            Déclaration de Claude Gaveau, dit la Bonté, tailleur de pierre : le témoin ne sait rien d'autre que ce que le bruit public lui a appris comme tout le reste du pays.

 

            Nouvelle déclaration du sieur Trocquet : Le témoin, questionné à ce sujet, déclare qu'il n'a envoyé aucun mémoire au duc de Montmorency, mais il est exact qu'il a nommé dans sa correspondance avec le sieur Belivier, son neveu, demeurant à Paris, les dits Graveau et Jacques Noblet, comme témoins oculaires et ayant des connaissances sur la découverte du prétendu trésor.

 

            Conclusion : Il est ordonné que de nouvelles fouilles seront effectuées dans l'espace compris entre la tour carrée et la tour ronde, depuis le niveau de la cour du château jusqu'à celui du parterre.

 

Procès-verbal du 19 février

 

            Les travaux ont mis a découvert un mur qui soutient la terre de la cour du château entre la tour carrée et l'escalier. la terrasse au-dessous de ce mur a été débarrassée jusqu'au sol des décombres dont elle était couverte. On n'a trouvé, ni conduit, ni voûte.

 

Procès-verbal du 23 février

 

            Rien de nouveau.

 

Procès-verbal du 29 février

 

            L'espace compris entre la tour carrée et la tour ronde la plus proche au coin de l'escalier descendant en parterre, a été entièrement déblayé. Les témoins sont convoqués afin d'indiquer l'entrée du prétendu caveau.

            Antoine Noblet, père, ne sait rien de particulier. Jamais il n'a dérouillé aucune clef pour le sieur Butay et il n'a pas connaissance que qui que ce soit de sa maison l'ait fait.

            Antoine Noblet, fils, ne sait rien de particulier. Lorsqu'il a défait la rampe de l'escalier qui descendait au parterre, il a vu dans un coin de l'escalier une petite ouverture, mais il n'y est pas entré. 

            Henry Noblet reconnaît, une fois de plus pour la bonne, l'ouverture par lui indiquée les 7, 10 et 17 février. Comme on lui demande si c'est cette voûte qui l'a conduit jusqu'au caveau du trésor, il répond qu'il « croit » que oui.

            De nouvelles recherches et vérifications n'aboutissent à rien.

 

Procès-verbal du 15 mars

 

            Nouvelles déclarations et nouvelles fouilles en présence de tous les témoins déjà cités, et en sus, de Me Denis Doublet, avocat, intendant du duc de Montmorency et du sieur Perlin, son architecte, qui aurait précédemment levé le plan des anciennes constructions.

            Etienne Noblet père et ses fils Etienne et Henry précisent qu'ils croient que l'ouverture du caveau doit se trouver « dans l'amplassement entre la cullée de la voûte et le premier angle que formait l'escallier montant ».

            A remarquer que pour la première fois le 15 mars, on questionne le sieur Joseph Butay. Celui-ci déclare « qu'il n'est jamais descendu sous la dite voûte, qu'il n'a jamais fait descendre le petit Henry Noblet, qu'il ne le connaissait pas même à l'époque que l'on donne à la dite découverte et que ce n'est que plus de trois semaines après cet (sic) époque qu'il a connu le dit Noblet, l'ayant été voir chez son père pour sçavoir de lui-même s'il était vray qu'il eut débité les bruits qui couroient dans le public ».

 

Jugement du 31 mars

 

            Voilà un démenti formel – tardivement provoqué, certes – mais catégorique, et qu'on ne saurait mettre en doute sur la seule fois d'un enfant de onze ans, dont malgré une bonne volonté étonnante on n'a jamais pu obtenir un commencement de preuve. Et pourtant Henry Noblet conserve ses partisans François-Anne Trocquet est à leur tête. Il demande de nouvelles fouilles Louis-Gabriel Bourasset régisseur du Marquisat de Seignelay s'y oppose, et le 21 mars, le bailli ordonne « qu'il sera sursis à la fouille des terres étaules dans la rigolle qui ce trouve entre le mur de soutien des terres du costé de la cour du château de Seignelay et le mur de terrasse de l'escallier, sur laquelle rigole étoit établie une petite voûte en arc rampant qui soutenait l'escallier qui descendait du château dans le parterre, jusqu'à ce que les parties ce soient pourvues auprès de Monseigneur le duc de Montmorency pour obtenir un ordre emanné de lui qui descide si la dite fouille doit être faite, comment et par qui… ».

 

            Notre documentation s'arrête là. Il est douteux que nous sachions jamais si Henry Noblet a réellement menti. Certes un enfant peut être dupe de son imagination et de l'imagination des autres. Qui sait les contes que faisaient alors à la veillée ceux qui vivaient à l'ombre du château des Savoisy et des Colbert. Certains détails pourtant demeurent troublants, précisément parce qu'ils sont fournis par un enfant de onze ans. Ceux-là en ont jugé ainsi, qu'ils n'hésitèrent pas, sur ses dires, à poursuivre l'enquête acharnée dont nous venons de rendre compte.

            Et puis pourquoi conclure ? Du trésor à jamais perdu, qu'il nous reste au moins la légende.

 

UN CORSAIRE BOURGUIGNON

Charles de SAVOISY seigneur de SEIGNELAY

 

Par Henri FORESTIER (écho de ST PIERRE d'AUXERRE N° 28 /1960)


Je n'ose aler souper à court

Pour savoisi et pour poitiers 

L'un d'eux à ma viande court

 

Voir aussi cet autre rondel :

 

Qui fisiciens veult avoir

Pour pou mengier, je li ensaigne

Que Poitiers et Savoisi prengne 
 

Et l'autre au vin ; poussins, plouviers

M'arrache des poins
Eustache DESCHAMPS 
 

Le nom de Charles de SAVOISY est familier à tous ceux qui ont parcouru les chroniques du temps de CHARLES VI tout semble indiquer qu'il joua en cette époque troublée un rôle politique important. Mais ce rôle demeure mystérieux et un peu inquiétant.

 

Anecdotes, détails de toutes sortes abondent sur SAVOISY, son faste, sa bravoure, ses aventures. On nous le représente comme le favori de la reine ISABEAU, le roi des élégances, des tournois, et des cœurs. Le religieux de st Denis compare la magnificence de son hôtel de la rue du Petit-Marivaux à celle des palais royaux, et la légende conserve la légende de trésors enfouis dans les souterrains de son château de Seignelay, mais dès qu'il s'agit de préciser ce que fut son action politique, la rareté des documents, leurs réticences, leurs contradictions ne nous permettent plus guère de conjonctures. Ce familier du duc d'Orléans a-t-il participé de fait ou de consentement à l'assassinat de son bienfaiteur, ce favori a-t-il mis au service de Jean sans-peur l'influence qu'il avait sur CHARLES VI , l'ambition fut-elle plus forte en lui que tous les scrupules, c'est qu'il est également impossible de nier ou d'affirmer catégoriquement. En tous cas, le considérer comme un brave chevalier uniquement soucieux de prouesses et de galanteries, serait le fait d'une singulière candeur.

 

Le bon Charles de SAVOISY enorte

Et fait vaillant

Pour avoir loz com preux et travaillant

Si que son corps n'espargne, né vaillant

Ou soit de lance ou l'espée taillant

En arme faire.

Ces vers aurait eté ecrits en 1403 « le manuscrit français de la bibliothèque du roi :Christine de Pisan, le débat des deux amans » cité par P. PARIS )

 

Preux chevalier, sans doute, mais doué d'un solide appetit et ne reculant devant rien, semble t-il. Pour le satisfaire ce grand seigneur se croit tout permis et n'est-ce point à son sujet que Guerson écrira : « les droits et les loix font comme le toile l'aragne, qui retient les petites mouschettes mais les grosses passent tout » ? (discours prononcé en 1404 contre Charles de Savoisy et ses gens, édition DUPIN ANVERS1706).

 

C'est imbu de ce principe qu'en 1403, Savoisy fait rosser le procureur de roi, Jehan de Morgneval, coupable de s'être introduit chez lui pour y arrêter un de ses valets recherché par la justice; c'est encouragé par ce précédent et par l'espoir de l'impunité que l'année suivante, le 14 juillet 1404 ses gens ne craignent point de troubler une procession solennelle de l'université de PARIS, d'interrompre l'office commencé à Ste Catherine-du-val et de déchaîner une bagarre ou plus de trente écoliers sont blessés. Mais en s'exposant au courroux d'un des plus puissant corps de l'état SAVOISY a trop présumé de son pouvoir et de celui de ces protecteurs l'échauffourée du 14 juillet 1404 à soulevé l'opinion, l'université a porté plainte et cessé ses cours. La nuit des placards injurieux pour Savoisy sont affichés aux portes des églises et un frère mineur, maître Pierre Aux-Boeufs, vocifère sue les places publiques, appelant sur la tête des coupables les pires châtiments. L'université l'emporte : les valets sont bannis après avoir été battus de verges à tous les carrefours de la capitale, le maître est condamné à des amendes considérables et son célèbre hôtel ou s'entassait tant de merveilles d'art et de luxe est rasé entièrement, à son de trompes, par les maçons du roi.

 

C'est à la suite de cette humiliante condamnation que désireux de ce faire oublier quelques temps, SAVOISY décide d'armer deux galères et de faire la guerre aux anglais. Le courtisan se fait corsaire.

« Messire Charles prist sa finance et s'en alla à MARCELLEZ aux Roy LOYS et la, en 40 jours fist faire deux gallées, et le roy LOYS lui bailla des gens de sa terre et ses clippe en mer » (chronique normande de Pierre Cochon. Edité par Valet Viriville, Paris 1859 page357et suiv.) (par MARCELLEZ entendez MARSEILLE, par la Roy LOYS : LOUIS II roi de Sicile).

 

Une tradition assez constante veut que Savoisy ait commencé par poursuivre les navires sarrasins qui infestaient alors la Méditerranée. Il aurait acquis de la sorte de fabuleuses richesses et fait de nombreux prisonniers, qu'il aurait à son retour employé à reconstruire son château de Seignelay. Courtepée à certainement exagéré en parlant de « courses folles sur les côtes d'Afrique » l'auteur de la chronique Normande rétablit sans doute les choses sous leur vrai jour, en disant de Savoisy et de son équipage « et d'aventure trouvèrent navires de sarrazins si en ouvrent victoire et guennèrent très grand savoir » (Chronique Normande de Pierre Cochon).

 

La dessus, les galères gagnant la Rochelle, ou Savoisy, rencontre le capitaine espagnol Pedro Ninô. Ils conviennent de naviguer ensemble. Les galères rencontrent la côte et viennent toucher Guérande « il y a une île habitée et dans laquelle les femmes ne peuvent accoucher. Quand arrive le moment de la délivrance, on couchait la femme en terre ferme pour qu'elle y accouche, ou bien on la met en mer dans une embarcation, et les couches faites on la ramène dans l'île » ( le victorial, traduit de l'espagnol feu de Circourt et de Puymalgre Paris 1867).

Le Victorial ou chronique de D.  Pedro Ninô par Gutierre Diaz de Gamez, Don Alferez abonde en détails aussi singuliers sur le voyage des deux capitaines ; nous y renvoyons les curieux.

 

Au large de ST Malo, une terrible tempête dispersa les galères « Messire Charles dit que sa galère montait jusqu'aux nues et descendait dans les abîmes, que tantôt elle allait la tête en haut et tantôt la tête en bas; qu'il pensait tellement à son âme; que le monde ne lui importait plus » (ibid. p. 279). Mais tous se retrouvèrent sains et saufs à Abervrach (Finistère) le 23 août 1405. On répare les avaries et après une calme traversée, Savoisy et Ninô abordent en Cornouailles et brûlent un bourg appelé Chita. Ils se retirent avec un butin considérable et envoient à HARFLEUR deux nefs qu'ils ont capturées. Ils ne font que passer devant Darmouth et doivent s'enfuir à Plymouth, sous un feu de bombardes anglaises. Emportés à la dérive sur les rochers du golfe d'Exeter, les navires parviennent à regagner la haute mer.

 

C'est alors toute une série d'exploits : l'île de Portland est saccagée, Pool résidence du fameux corsaire Harry PAY, Southampton, les îles Chausey et d'Aurigny, sont successivement incendiées et pillées.

 

A la fin de septembre les galères sont de retour à HARFLEUR « et pour l'yver se vinrent rafreschir à ROUEN, en la fin d'octobre 1405, et apportent tant de finance et se vestirent et lessierent bien à ROUEN de 6 à 7000 escuz d'or »(chronique normande).

 

Le 16 juin 1406 les deux capitaines lèvent l'ancre à nouveau. Cette seconde croisière sera courte pour Savoisy. Le seul événement marquant en est l'attaque d'une flotte anglaise, à bord de laquelle se serait trouvée la princesse Philippe Fiancée du roi de Danemark. Retenu au Crotoy un grand nombre de jours dans une inaction forcée, Savoisy quitte brusquement son compagnon. Il a reçu de bonnes nouvelles de la cour. Désigné par ordonnance royale du 28 juillet 1406 au nombre de ceux qui formeraient le grand conseil du roi, sa disgrâce à pris fin. Il se hâte vers Paris, et c'est sans aucun regret, croyons nous, que ce marin improvisé retrouve la terre ferme et abandonne pour les écueils plus familiers de la politique et de la vie de cour, un élément qui n'est pas le sien.

 

Une fois encore pourtant, il reprendra la mer le 31 octobre 1406, quinze mille hommes assiègent Bourg sur Gironde. Savoisy accepte le commandement d'un vaisseau. Par incapacité de l'amiral Clignet et Brebant, Guillaume de Villaines et Charles de Savoisy se laissent surprendre par la flotte ennemie. Ils peuvent battre en retraite, mais il on près de 400 hommes hors combat. (siége de Bourg, histoire de la marine française  Paris 1889-1920). La dernière rencontre du corsaire bourguignon avec la mer n'a pas été heureuse.

 

 

 



23/05/2010
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